Sans titre (Gaza, 1999-2006)/La mer

La mer

Quand j'étais enfant, les sorties en famille à la mer étaient considérées comme exceptionnelles. Mes parents ne nous y conduisaient qu'une à deux fois maximum durant l'été. J'aurais tellement aimé y aller plus souvent ! Une fois, on m'a dit « tu dois dormir, la mer est fermée maintenant ». Alors je me suis pris à imaginer un vieux monsieur qui « ferme » la mer en rabattant une énorme surface de zinc qui partait de la ligne d'horizon jusqu'à la plage et qu'il scellait à l'aide d'un gros cadenas avant de rentrer chez lui. Pour mes frères, mes cousins et moi, ces jours de bord de mer étaient très festifs. D'excitation, on ne dormait pas la veille. On passait la nuit à préparer nos affaires (maillots de bain, pneus, etc.). Le matin, on grimpait dans un bus qui passait dans notre quartier, à l'est de la ville, et nous roulions ensuite environ dix minutes jusqu'à la plage. Sur le chemin, je regardais les gens dans la rue et je ressentais une certaine pitié pour eux, en pensant : « les pauvres, ils n'ont pas la chance d'aller à la mer ! ». Dès que nous apercevions la ligne bleue au loin, à la fin du trajet, on se mettait à crier... Quel moment de joie !

Entre douze et quinze ans, nous nous y rendions à pied avec mes cousins ou les enfants des voisins. Nous marchions une heure. Mais nous devions être très discrets parce qu'il ne nous était pas permis d'aller seuls à la plage . On passait la matinée à se baigner, à jouer et on rentrait avant l'heure du déjeuner. Sur le chemin du retour, pour ne pas être punis, on devait faire attention de ne pas passer devant le magasin de mon père alors tenu par l'un de mes frères et situé sur l'artère principale qui traverse la ville d'est en ouest jusqu'à la mer.

Une partie de la plage appartenait au Beach Club , réservé aux occidentaux qui travaillaient pour l'ONU ou d'autres organismes internationaux. On se baignait parfois juste à côté, ou bien on flânait aux abords du club pour pouvoir zieuter les femmes qui se baignaient en maillot de bain...

Plus tard, j'allais souvent seul voir la mer, non pour me baigner, mais juste pour être seul. J'y allais même le soir de temps en temps. Alors, je parlais aux vagues et confiais à la mer mes secrets, mes joies et mes angoisses. Je regardais l'horizon et j'essayais d'imaginer à quoi ressemblait le monde de l'autre coté... C'était l'ailleurs rêvé !

Entre 1988 et 1994, je n'ai pas pu voir la mer de nuit à cause du couvre feu imposé du couché au levé du soleil, sauf une fois, quand Laura m'a invité à fêter son départ au Beach club . Ce soir-là, une voiture de l'ONU est venue me chercher à la maison et, sous les regards curieux et intrigués des voisins, je suis monté dans la voiture qui m'a conduit à travers les rues vides et tristes de la ville vers la plage... A la fête, je suis resté presque seul toute la soirée à regarder le mer !

Après les accords d'Oslo et l'arrivée de l'autorité Palestinienne en 1994, le couvre-feu a pris fin et presque tous les habitants de Gaza se retrouvaient sur la plage le soir. Certains apportaient même leurs télés pour ne pas rater le feuilleton égyptien qu'ils devaient suivre pendant les années de couvre-feu... On se retrouvait souvent le soir (et parfois jusqu'au petit matin) avec des amis, autour d'une bouteille ou pour boire un café et fumer le narghilé, les pieds dans l'eau, sur les terrasses qui proliféraient comme des champignons le long de la côte. Les prix des consommations étaient alors très bas... Mais, malheureusement, cette impression de légèreté n'a pas duré longtemps. Cet engouement n'était qu'une fausse joie, une acalmie entre deux tempêtes.

Taysir Batniji, 2008