Comme de l'eau, 2008

Performance conçue pour l'exposition "Water: Misery and Delight" à IFA galerie, Stuttgart.

 

Une tension des contraires


L’oeuvre de Taysir Batniji se signale par une subtile sobriété. Lors de la Biennale de Sharjah en 2007, il créa deux immenses tuyaux noirs joignant le plafond. A leur sommet, les méfaits contre l’écologie se formalisaient en un halo de suif. Ainsi, des valeurs politiques et environnementales convergeaient en une dimension éthique, planétaire.
Suivant l’écrivain Mahmoud Darwhich qui établit l’existence de 109 mots pour dire "l’eau" en langue arabe, l’artiste s’impose de tracer ceux-ci avec de l’eau pour toute encre... Jambages « basiques », comme salés ou calcaires, s’inscrivant dans une dimension de défi et de persévérance. L’instantanéité gestuelle vouée à l’éphémère, si propre à la performance, renvoie à la précarité de l’existence et aux rémanences des mémoires individuelles. Plus qu’un sentiment de vulnérabilité, on y lit une capacité du peuple palestinien à inventer son quotidien.

1. Stratégie universelle aussi, "de l’homme ordinaire, de l’artiste, qui au moyen de procédures populaires, minimes, transgressent les mécanismes de la discipline, et ne s’y conforment que pour les contourner". Le contraste entre une langue foisonnante et le rationnement sur le terrain de cette ressource naturelle par Israel, n’en sera que plus amer : "Nous disposons de tant de mots en arabe pour dire "l’eau" or celle-ci est de plus en plus rare et injustement rationnée". Cette privation conditionne un peuple dans son affirmation concrète et symbolique : "je n’ai plus de patrie, plus de corps" écrira Darwich en aout 1982 lors du siège de Beyrouth alors que Tsahal imposait une coupure d’eau à la capitale.

2. Or cette eau, Darwich la relie à une conscience universelle, fondamentale à la culture arabe, ouvrant à des hypothèses cosmogoniques, cosmiques (Ibn al-Athir, "La somme historique").

3.Par cette écriture d’eau, mate et comme assoiffée qui semble s’enquérir de sa pérennité, Batniji aboutit à une ellipse, une tension des contraires qui dit la pesanteur d’une Histoire dont nous sommes témoins. Des témoins certes dissipés puisque dépendants d’une information globale, à son tour dispensée par éclipses...

Michèle Cohen Hadria


1. Michel de Certeau, "L’invention du quotidien", I. Arts de faire », Gallimard, Paris, 1990 (nouvelle édition). 2. Mahmoud Darwich, "Une mémoire pour l’oubli", Actes Sud, Paris, 1994, p. 47 3. La Création du Monde et celle du Trône divin étant appelées "Maison sur l’eau"
Op. Cit, p.42-43