Hannoun, 1972-2009

Oeuvre conçue pour l’exposition "Palestine c/o Venice", à la 53e Biennale de Venise, 2009

Le projet Hannoun (coquelicot en dialecte palestinien) consiste à parsemer un sol d'une couche de copeaux de crayons (à papier) rouges taillés. Faire ainsi de cet espace un champ dont les « fleurs » formées par les copeaux suggéreraient celle du coquelicot ; un paysage impalpable que l'on observe, comme dans un songe, à partir d’un seuil infranchissable.

Cette pièce s'inscrit dans la lignée de plusieurs travaux à caractère performatif réalisés ces dernières années et évoquant les notions de mémoire, d'effacement, de non-état, de destruction / construction (ou déconstruction / restitution). Chacune de ces « formes actées » est la résultante d'un geste obsessionnel, répétitif, souvent inutile ou absurde. « Dénué d’efficacité, il se situe du côté de la dépense improductive et de la perte de temps »1. Ainsi l’intervention Voyage impossible dans laquelle je charrie jusqu'à épuisement, à l'aide d'une pelle, un tas de sable d'un côté à l'autre d'une ligne virtuelle, ou encore l'intervention Comme de l'eau dans laquelle j'inscris, dans un vaste périmètre tracé à même le sol, à l'eau et au moyen d'un pinceau, pendant plus de deux heures, les 109 mots arabes signifiant l'eau qui furent cités, d’après Ibn Sida, par Mahmoud Darwish dans son recueil Une Mémoire pour l'oubli. Production improductive : la deuxième ou la troisième ligne à peine entamée, les premiers mots, absorbés par le revêtement du sol, disparaissent…

Outre l'incontournable symbolique incarnée par le coquelicot – généralement associé, dans les consciences ou la littérature palestinienne, au souvenir des combattants morts pour la liberté –, ce travail est issu d'un souvenir d'enfance. L'apprentissage à l'école voulait que chaque enfant recopie x fois ses leçons au crayon, à la main, et particulièrement pendant les périodes de vacances. Voulant inconsciemment y échapper, je passais mon temps à tailler mes crayons, sous le prétexte qu'ils soient bien aiguisés, finissant ainsi toujours par manquer à mon devoir.

Avant tout, Hannoun a été pensé, au-delà de toute notion politique ou géographique, comme un espace idéel, un espace de méditation, de rêve, une sphère de l’intime, légère, fragile et imposante à la fois... une terre impénétrable... inaccessible… à l’image de mon Atelier (22.06.2006-07.06.2009) à Gaza. À peine sa construction achevée en 2001, j'ai dû retourner en Europe. Depuis, je vis principalement à Paris. Chaque année, lorsque je rentre chez moi (ce qui ne m'est plus possible depuis la fermeture des frontières par les Israéliens en juin 2006), j'ouvre mon atelier – laissé à l'abandon –, passe en revue mes affaires et chasse la poussière qui en recouvre le sol. Mais il est déjà temps de repartir et je le referme. À Gaza : un lieu de production réel mais inaccessible, à Paris ou ailleurs : une production réelle sans lieu physique de réalisation. À l'image de l'atelier – lieu d'élaboration, de chantier, de travail – Hannoun est une « tentative d'œuvre » dont on ne perçoit pas tant le produit fini que les traces de sa possible réalisation.

Vivant dans cet « entre-deux », mon travail tente de se défaire de toute circonscription stricte. Il s’inscrit « dans une double perspective où rien n'est jamais perçu isolément. (...) toute idée, toute expérience est mise en regard d'une autre, apparaissant, à elles-deux réunies, sous un jour souvent neuf et imprévisible. » 2


Mes travaux, même les plus éphémères, tendent à avoir une existence qui puisse subsister dans le temps et non se consumer avec l'événement ou la situation qu'ils évoquent. Que dire qui puisse avoir un sens au-delà de sa simple événementialité, sans pour autant rester muet face à ce qui se passe ? J'essaie dans mon travail d’interroger le contexte politique, social, culturel, les réalités de mon pays, tout en conservant une distance nécessaire face à l'actualité. Car il s'agit pour moi avant tout d'un engagement artistique, d’un regard personnel, subjectif, poétique.

Taysir Batniji

Texte co-écrit avec Sophie Jaulmes

 

1 - Julie Pellegrin, Artpress 2, trimestriel n° 7, 2008, « performance contemporaine »

2 - Edward W. Said, Des intellectuels et du Pouvoir, 1994, trad. fr., Seuil, Paris, 1996, p. 76