Taysir Batniji 2002

Né à Gaza peu avant l’occupation des territoires palestiniens en 1967, Taysir Batniji ne se réclame pas d’une discipline particulière : il développe, en fonction de son propos, une pratique dite pluridisciplinaire (peintures, assemblages d’objets, installations, photographies, vidéos, performances). « Je cherche un langage artistique qui corresponde à ma manière de vivre, au fait que je circule tout le temps, et qui reflète aussi la situation des Palestiniens aujourd’hui, entre présence et non-présence, entre déplacement et urgence ».

« Je tente à travers mon travail d'établir un dialogue direct avec l'environnement contextuel et quotidien (vécu) afin d'atteindre un état de fusion entre ces deux domaines.
Les travaux effectués jusqu'en 1997, les peintures notamment, ne répondent pas forcément à ce désir.
J'ai alors commencé à m'interroger sur le rapport entre mon travail et les choses auxquelles je suis confronté en permanence, dont deux particulièrement. La première concerne mon implication au cœur d'une scène artistique européenne et mondiale. C'est un rapport qui, bien que parfois critique ou sélectif de ma part, semble toutefois favorable à mon appréhension des nouvelles formes et moyens d'expression. La seconde concerne ma position en tant qu'homme et plasticien palestinien face à un pays jusqu'à ce jour plongé dans le conflit, et cela depuis un siècle.
C'est de là je crois, de ce rapport entre ces deux choses, que naissent le sens et la spécificité de mon travail. Mais c'est de là aussi que peut découler l'ambiguïté parfois ressentie par certaines personnes confrontées à mes œuvres. Car les signes ou clichés médiatiques faisant habituellement référence au conflit israélo-palestinien, sans doute facilement percevables par le public, ne sont pas les aspects sur lesquels je fonde ma démarche. Dans mon travail actuel, je propose au contraire une lecture distanciée, "conceptuelle" des événements historiques et politiques qui marquent mon pays, ainsi qu'une subjectivité perçue à l'égard des dimensions humaines qui en résultent.
En effet, depuis quelques années, les notions de vide, d'absence et d'arrachement sonnent comme des récurrences dans mon travail. Je m'attarde particulièrement sur la représentation de la disparition, disparition des êtres et dégradation des formes de représentation, elles-mêmes vouées à disparaître. C'est ce dont je rends compte dans des travaux tels qu'Absence (1997) ou la série à l'encre de Chine (Sans titre, 2000). Cette disparition est en fait une double disparition : l’absence physique des martyrs palestiniens dont l'existence identitaire n'est reconnue qu'à travers la mort, mais aussi celle des affiches « morales » ou des placards photocopiés de portraits, véhicules informatifs de la disparition, dont sont parsemés les murs et les portes des villes palestiniennes. Car l'existence de l'affiche et de ce qu'elle représente, apparition de la disparition, présence de l'absence, est non seulement ambiguë mais elle est en plus confrontée à la détérioration volontaire (arrachement) ou naturelle (passage du temps, intempéries, effacement ou usure de la pierre). Il s'agit donc pour moi de révéler la complexité formelle, symbolique mais surtout profondément identitaire qu'une telle approche de la disparition laisse paraître : quel est le devenir de l'identité palestinienne face à cette disparition de l'inexistant ?
Placardés à même la surface du mur d’exposition, les 180 portraits « photographiques » noir sur noir de Sans titre (2001) traduisent bien cette esthétique disparitionniste. Les morts de l’Intifada depuis septembre 2000. Archives, images de presse, placards, photographies d’identité, chaque portrait retrouvé est ensuite retravaillé infographiquement, mis au même format, enregistré comme négatif… et finalement, imprimé sur un support adhésif noir brillant qui est à son tour transféré sur un second support noir mat. L’installation murale se dresse, telle un mémorial de la fragilité. En effet, selon la diffusion de la lumière sur le mur et l’emplacement ou le déplacement du spectateur dans l’espace d’exposition, chaque portrait apparaît et disparaît de façon éphémère, quasi fantomatique, rendant (in)visibles les visages jusqu’alors indistincts des « martyrs ». Apparition de la disparition, disparition de l’apparition, disparition de la disparition.
Depuis mon retour à Gaza le 10 octobre 2000, peu de temps après le déclenchement des événements actuels, mon travail semble prendre une autre tournure. La vivacité et la précision de mon regard s'aiguisent. Aujourd'hui à la recherche d'une vie qui - même au plus profond des scènes quotidiennes - est sur le point de se figer ici et que je souhaite enregistrer, j'ai alors recours à l'usage d'images vidéo et photographiques. Ces particules réalistes, d'ailleurs présentées sous une forme fragmentaire, sont dérobées dans les rues, les marchés ou sur les murs au cours de mes cheminements quotidiens à travers Gaza. Bien que plongé au cœur du conflit, ce que je donne à « voir » ne se trouve pas dans l'évidence et le cliché de l'image médiatique ».

Taysir Batniji

texte redigé pour le catalogue à l'occasion des Rencontres d'Arles, 2002

mis en forme par Sophie Jaulmes

http://www.taysirbatniji.com/fr/photography/sans-titre,-2001