Contrebande 2004

Né à Gaza en 1966, Taysir Batniji mène depuis plusieurs années une réflexion sur des questions d' identité, d 'existence, d 'absence et de disparition.

A travers ses peintures, ses installations, ses photos et essentiellement ses vidéos- Taysir Batniji rend compte d'une réalité, d'un vécu, d'un présent, proposant ainsi une alternative à l'imagerie médiatique spectaculaire.

« Gaza - Journal Intime » en est l'illustration. La vidéo, réalisée à Gaza en 2001, alterne des plans fixes de la vie quotidienne entrecoupés de séquences mobiles prélevées dans un abattoir. Un gros plan de découpe d'un morceau de viande au hachoir succède à l'image arrêtée d'un vendeur d'oranges s'abritant de la pluie dans un réfrigérateur à l'abandon ou encore à un portrait télévisuel de Yasser Arafat. Moments d'une plausible vie gelée opposant une fragile résistance à un processus continu d'effacement. Taysir Batniji, artiste circulant entre Gaza, Paris et d'autres lieux de résidence, dépasse les frontières géographiques et politiques propres au contexte palestinien.

« Départ », 2002, reflète l'idée d'une existence « entre deux », entre un ici et un ailleurs. L'image floue d'un bateau et des silhouettes de ses passagers défile, en ralenti saccadé. Départ contraint, choisi, définitif ou retour envisagé ? Sorte d'état actuel de l'artiste, naviguant toujours vers d'autres lieux. « Je cherche un langage artistique qui corresponde à ma manière de vivre, au fait que je circule tout le temps, et qui reflète aussi la situation des Palestiniens aujourd'hui, entre présence et non-présence, entre déplacement et urgence » (1).

« Transit », 2004, est une vidéo impressionnante, une suite d'images fixes parsemées de « non-images » décrivant les différentes étapes d'un voyage de Paris à Gaza, via Le Caire, passage obligé pour atterrir à Rafa, unique porte d'entrée offerte aux Palestiniens pour gagner Gaza. L'artiste a réussi à capter des images à la sauvette dans ce lieu d'attente et de vide, à l'aide d'une caméra numérique. La performance devient alors prouesse, dans un lieu où l'interdiction de filmer et de prendre des photos est stricte. Présent dans ce « non-lieu » au même titre que les autres voyageurs, il devient acteur de son oeuvre en s'immisçant au coeur de l'événement et de la réalité.

Vide, absence, apparition et disparition sont des thèmes récurrents dans son travail. Manifeste contre l'oubli ? Monument éphémère ? « Sans Titre », 2001.Dans l'obscurité, le spectateur se déplace le long d'environ cent quatre-vingt portraits photographiques, provoquant alors l'apparition et la disparition des victimes civiles de la seconde Intifada, immortalisés de leur vivant. Travail d'archivage de l'artiste, qui, après avoir collecté ces photographies, les reproduit ensuite à un format identique, procèdant à un transfert sur sticker noir brillant collé sur un support noir mat. Hommes, femmes ou enfants, les silhouettes évanescentes des disparus demeurent entre absence et présence, entre mémoire et oubli.

Autre témoin de l'importance du travail de mémoire pour Taysir Batniji, « Sans Titre », diaporama de 2001, évoque également ces vies disparues . L'artiste   photographie toujours de la même manière, en plans fixes, les murs de Gaza où sont régulièrement placardés les portraits des victimes palestiniennes, pratique courante depuis la première Intifada (1987-1993). Photocopies et affiches superposées, arrachées ou effacées par les intempéries, graffiti, signalétique et empreintes en tout genre. A travers ces images sur les murs, vecteurs muets de l'information et de la revendication, l'absence se fait présence. « Je m'attarde particulièrement sur la représentation de la disparition, disparition des êtres et dégradation des formes de représentation, elles-mêmes vouées à disparaître » (2).

Ainsi l'oeuvre de Taysir Batniji témoigne avant tout de la complexité d'une situation personnelle et d'un contexte politique difficile. L'artiste livre ainsi sa vision personnelle et prend position face à l'Histoire.

(1)(2) texte rédigé par l'artiste pour le catalogue à l'occasion des Rencontres d'Arles, 2002, mis en forme par Sophie Jaulmes

Corinne Rohard

Pour la revue Particule